GARULFO L'ART DU CONTEUR

 

Propos recueillis par Miroslav Dragan ( Pavillon Rouge N°14)
 

Voir aussi RENCONTRE AVEC LE SCÉNARISTE ALAIN AYROLES

Il était une fois…. Un conteur à la verve inépuisable nommé Alain Ayroles. Tout petit déjà, alors que sa marraine, la fée de l’humour, le berçait, il désirait faire partager son talent grâce à la bande dessinée. Armé de belles histoires, il tenta d’affronter seul l’ogre de l’édition. Il se sortit de cette terrible épreuve grâce à la rencontre d’un chevalier aux crayons bien taillés et d’un magicien de la couleur. Dès lors, il vécurent heureux et firent de bons albums.

Il était une fois…
J’avais réalisé de nombreuses illustrations de contes de fées, et j’avais écrit des courts récits. Initialement, je destinais Garulfo à être l’un de ces petits récits pour enfants. Quand j’ai commencé à rédiger le texte, alors que j’avais déjà quelques recherches graphiques dans mes cartons, je me suis rendu compte que le ton ne convenait pas. Dès lors, je n’avais plus envie d’en faire un bouquin pour enfants car j’aurais dû trop m’autocensurer. En cours d’écriture, j’ai pris conscience qu’il y avait plus d’humour que de merveilleux dans ce que je voulais raconter, même si l'aspect «conte de fées» restait important, ce qui interdisait d'autant plus le texte illustré comme médium. J'ai alors pensé à la bande dessinée, à laquelle ie m'étais déjà un peu frotté, et ai commencé à faire quelques découpages. Et là, ça coulait de source. En effet, la BD s'y prêtait mieux grâce aux différents niveaux de lecture quelle propose : toutes les subtilités qu'on peut glisser dans un dessin, tous les ressorts narratifs qu’offre l'association texte/image, permettent de jouer sur plusieurs niveaux de compréhension. On peut donc avoir une histoire assez simple, qui, en même temps, fourmille de détails, d'à-côtés subtils... De plus, d’un point de vue purement éditorial, la bande dessinée peut être proposée à tous les types de lecteurs, ce qui est loin d'être le cas du «livre pour enfants» !

 

«Ma démarche a été de prendre le contre-pied du conte classique. »

Pour revenir à Garulfo, j’avais, à l'époque, plusieurs projets de contes de fées avec des personnages animaliers. Ma démarche a alors été de prendre le contre-pied du conte classique en inversant la donne ; le prince, transformé en grenouille, devient la grenouille devenue prince. Je voyais déjà tout ce que l'idée pouvait apporter comme quiproquos et décalages que créerait la présence d'un animal parmi les humains. J'ai ensuite fait des découpages, puis des pages que j'ai encrées, et même mises en couleurs. Avec ces planches et le scénario des deux premiers tomes sous le bras, j’ai fait la tournée des
éditeurs. Mon projet a été refusé... bien que le scénario plaise assez. La plupart des éditeurs - Guy Delcourt compris - se demandaient bien dans quelle collection ils pourraient placer ce «machin» ; ce n'était ni tout à fait de l'humour, ni tout à fait du merveilleux, ni pour enfants, ni pour adultes... Malgré ce côté bâtard, le scénario plaisait... mais pas le dessin ! Comme jean-Luc Loyer m'avait conseillé de bosser avec un dessinateur, et que Bruno Maïorana, qui voulait faire de la BD, m'a conquis avec son superbe dossier d'illustrations, Garulfo prenait un nouvel envol : un projet démarre seul, qui se termine en fructueuse collaboration...

 

Troubadour
Bruno Maïorana est né en 1966 à Angoulême. En 1986, il entre aux Beaux-Arts de la ville, où s'affirme son talent de graphiste hors pair. Le dessin animé, pour lequel iltravaille plusieurs années, lui permet de perfectionner sa maîtrise du trait. Jadis grand lecteur de bandes dessinées, Maïorana préfère aujourd’hui éviter les interférences.
Passionné d'histoire, plus particulièrement du Moyen Age et de la Renaissance, il a su mettre pour Garulfo la précision historique au service de l'imaginaire en intégrant des éléments d'époque (costumes, décors) très réalistes à cet univers fantaisiste.

 

« J’ai pris conscience qu’il y avait plus d’humour que de merveilleux dans ce que je voulais raconter. »
 

Ménestrel
Alain Ayroles est né en 1968 dans le Lot. Il étudie de 1986 à 1990 aux Beaux-Arts d’Angoulême, puis travaille pour le dessin animé. Il a participé à de nombreuses revues de bande dessinée : L’Original, Racaille, Rackam, Putsch, Yéti, en tant que scénariste et dessinateur. Après avoir signé le Contrat dans le premier tome des Enfants du Nil, il s’attaque aux scénario de deux séries pour les éditions Delcourt : De cape et de Crocs et Garulfo



Tel Monsieur Jourdain...
Je peaufine beaucoup mes dialogues. Que ce soit du texte illustré, un roman, des dialogues de cinéma ou de bande dessinée, un réel travail d'écriture est toujours nécessaire. En effet, le dialogue donne de la vie à une situation. Un scénariste ne doit pas se contenter de dialogues informatifs, destinés uniquement à faire progresser l'histoire. Attention, «dialogues travaillés» ne veut pas dire qu'ils doivent être ampoulés. Il peut s'agir, si la situation s'y prête, d'un langage vif et percutant. Cela dit, aucune règle n'est de mise, certains auteurs vont préférer des textes très littéraires, d'autres vont privilégier un langage parlé ; personnellement, l'apprécie de mélanger les deux. Et pour cause, je trouve amusant de mêler deux registres qui semblent incompatibles. Dans Garulfo, j'aime bien jouer sur le contraste qu'offre un langage désuet (en utilisant un vocabulaire et des tournures médiévales), suivi de répliques dans un langage contemporain aux tournures vives. Ce choix donne de l'épaisseur aux personnages qui, tous, acquièrent ainsi leur propre façon de s'exprimer. Le cas le plus flagrant, par exemple, c'est Garulfo et Romuald : lorsqu'ils sont dans l'armure, on ne voit pas qui parle et pourtant le lecteur n'a aucun doute sur l'identité de celui qui s'exprime.
 

Héphylie

La fille du roi de Brandelune attend la venue du prince charmant. Dans sa quête romantique, celle « dont les ménestrels chantent en tous lieux la grâce et la beauté » tombe éperdument amoureuse de Garulfo. Mais il y a méprise, puisque sous la belle étoffe d'un prince, c’est l’âme généreuse de la grenouille qui la séduit. D’abord capricieuse et inconséquente, la belle gagnera en sagesse au contact d'un précieux ami : un ogre aux sentiments purs comme du cristal.

 

L’histoire selon Garulfo :
Contrairement à De cape et de crocs qui se déroule dans une époque précise, je n'ai pas fait beaucoup de recherches documentaires pour Garulfo. Nous sommes, ici, dans l'univers du conte de fées, l'environnement doit donc rester un peu flou et trouver ses
références dans une période s'étalant du bas Moyen Âge à la Renaissance. Cela dit, Bruno et moi, nous nous sommes amusés à placer quelques éléments historiques de-ci, de-là. En effet, il s'est beaucoup documenté sur les costumes, les décors... Nous avons aussi convenu que les différents royaumes trouvent leurs références dans des époques différentes : le royaume de Miralonde se situe plutôt à la fin du XVI° siècle pour les costumes et l'architecture, celui de Brandelune lorgne du côté du début XVe, quant au royaume du Lambrusquet c'est la fin XIVe. Pour le vocabulaire, je me suis renseigné sur les termes de tournois et les déclarations typiques engendrées par la situation ; une phrase comme « Un très joyeux, très preux et très noble tournoi» est une véritable formule d'ouverture. Bruno a poussé le souci du détail en se documentant sur les éléments des armures, savoir comment elles fonctionnent, comment elles s'articulent... Je trouve très amusant de voir une telle précision historique au service du «n'importe quoi»! Il faut reconnaître à notre (dé-)charge, que nous sommes tous deux passionnés d'Histoire. Je me souviens d'ailleurs, lors d'une visite de la salle du château de Blois où a été assassiné le Duc de Guise, avoir vu Bruno entrer dans une espèce de transe mystique (rires).
 

Garulfo

Cette grenouille courtoise, diserte et naïve, voue une admiration sans borne aux humains et rêve d'échapper à sa condition d'amphibien. Une sorcière exauce son souhait : le baiser d'une princesse va le métamorphoser en homme. Mais le candide batracien va rebondir de désenchantements en désillusions : la condition humaine s’avère bien moins enviable qu’il n'y
paraissait depuis les abords de sa mare. Pourtant, Garulfo veut toujours croire en l'homme. Cet incurable optimiste reste persuadé qu'il y a du bon à pécher chez ces étranges bipèdes !

 

La rainette
« Bondissante beauté aux yeux globuleux », elle représente le lien qui unit Garulfo au monde animal, une fille « nature » en somme. Elle est appelée à devenir la mère d'une abondante progéniture car comme le veut la morale du conte, " ils vécurent heureux, et eurent beaucoup... de têtards »

 

De l’art du scénario
Je donne à Bruno un découpage graphique assez poussé. Cela peut paraître un peu contraignant pour le dessinateur, mais notre méthode de travail bien rodée lui permet ainsi de se décharger de tout fardeau narratif, et, par conséquent, de se concentrer et donner la pleine mesure de son talent sur le dessin. De même, comme Garulfo est une série qui repose sur l'humour, elle comprend de nombreux gags visuels. Or, cela nécessite un découpage très précis, qui ne souffre pas l'à-peu-près... Il doit être compris comme une sorte de chorégraphie. La bande dessinée se caractérise par le rapport qu'entretiennent textes et images ; certains dialogues ne peuvent fonctionner que selon les attitudes, le «jeu d'acteur» des personnages dans la case. De même, la position des bulles guide l’œil du lecteur. La composition même de la case peut créer l'illusion d'un mouvement, car le lecteur va suivre des lignes et des courbes jusqu'à l'endroit où l'on désire le mener. Il y a aussi tout un travail sur le rythme de lecture. Par exemple, sur une grande case de paysage l'œil va passer assez vite, mais pour imprimer un rythme plus contemplatif, on glisse une petite bulle qui retient l'œil. On donne ainsi l'illusion fugace au lecteur d'avoir parcouru lentement un paysage à la manière du panoramique de cinéma.

 

« Quand j’écris un récit sérieux, je n’arrive pas à tenir plus de trois pages »


Je travaille avec un synopsis, des notes et un chemin de fer (tableau représentant les pages de l'album avec un résumé, ndlr) fait au pifomètre... A partir du moment où j'ai fait ce travail préliminaire de synopsis, de prises de notes et de pré-découpage, j'attaque le découpage à proprement parler et j'écris les dialogues au fur et à mesure. En effet, les crobards, l'attitude d'un personnage, etc. peuvent m'inspirer un dialogue. Je donne ensuite les pages découpées et dialoguées à Bruno qui me montre le résultat final. Parfois, je réclame des corrections, mais uniquement s’il y a un problème narratif. Au fil des albums, l'ai appris à moins intervenir. Au début de mes collaborations, j'ai eu tendance à être très dirigiste, voire tyrannique. Maintenant, j'ai appris à faire la part des choses et à ne plus me mêler du dessin pur ; je ne demande de modifications que si ça nuit à la narration et à la compréhension.

 

Romuald
Il est ne avec une cuillère en argent dans la bouche et un sceptre dans les mains. Ce fils de roi, imbu de lui-même et sans cœur, trouvera la chance inespérée de s'humaniser grâce à l'amour d'une princesse et 1’amitié d'une grenouille. Garulfo va pourtant le considérer longtemps comme : "Arrogant ! Désobligeant ! Suffisant ! M'as-tu-vu ! Vain, fat, grossier, odieux ! Indélicat, atrabilaire, égoïste, sec, insensible, agressif, malveillant, querelleur, teigneux ! "


Je m'occupe aussi du transfert des planches au coloriste, car les indications à donner à Thierry (Leprévost) ne sont pas d'ordre graphique mais narratif. Les indications à lui fournir sont de l'ordre de «jour», «nuit», «ambiance joyeuse», «ambiance sinistre»... qu'il interprétera à sa façon. De même, toutes les autres indications données relèvent de la narration ; par exemple, tel personnage a un costume rouge afin de mieux le distinguer dans les scènes de foule...
 

 

L’Ogre

Il dévore tout ce qu'il trouve sur son passage. Ce monstre qui terrorise les paysans de son fief a pourtant d’étranges délicatesses et dissimule un cœur tendre... Mais comme il le dit lui-même : « Faut pas se fier aux apparences : en fait, je suis qu'une grosse brute ! "

 


La contrainte et la manière :

Le conte implique, par essence, une contrainte narrative forte : on connaît le début et la fin... ce qui limite les choix. Cependant, le travail du scénariste se trouve facilité, car il ne lui reste plus, alors, qu'à trouver le milieu du récit (rires). De plus, comme un conte possède automatiquement une fin très fermée, il est nécessaire de développer une mécanique rigoureuse pour que tous les problèmes posés puissent se résoudre. De plus, il y a un rythme très précis à respecter, ponctué par de nombreux passages obligés: dans tous les contes, on retrouve la caverne, qui symbolise une seconde naissance du héros, le monstre qu'il doit affronter et qui représente sa part obscure, son double négatif... Tous ces ressorts inhérents à ce genre littéraire sont indispensables et donnent au récit sa force et son universalité. Garulfo peut donc se voir comme un récit intégrant un aspect comique, qui prend des libertés par rapport au conte classique, mais qui en respecte la structure et l'esprit. Un mot d'ordre à cette démarche : le burlesque ne doit jamais nuire au merveilleux !

 

« J’ai envie de toucher les gens, de les amuser ou de les émouvoir… »
 

M comme Molière ou Monty Python :
Lorsque j'ai initié le projet Garulfo, j'ai principalement été influencé par les romans d'Italo Calvino (l'armure de Garulfo et Romuald pourraient être celle de son «chevalier inexistant») et par les films des Monty Python et de Terry Gilliam. J’étais épaté par leur capacité à allier des situations absurdes et complètement décalées dans un univers crédible. Si on regarde Sacré Graal, il est frappant d'y voir un Moyen Age réaliste : au bout d'un moment, on ne fait plus attention à l'absence de chevaux.

Autres influences : le film The Pnincess Bride de Rob Reiner et la série télévisée Monstres & Merveilles de Jim Henson, qui avaient bien saisi l'essence du conte de fées, et m'ont donné envie de me lancer dans ce genre de récit. Le comique visuel, de situation, le nonsense, sont des formes d'humour compatibles qui peuvent se marier et se compléter. Avec Garulfo, j'avais envie de faire quelque chose de riche, quelque chose où l'on puisse trouver, plusieurs niveaux de lecture, plusieurs formes de plaisirs visuels... Je voulais de la densité, car j'ai toujours le souvenir d'albums comme Astérix qui reste le plus bel exemple d'une bande dessinée que l’on peut lire enfant ou adulte, tout en y découvrant, à chaque fois, des choses différentes. Cependant, ce n’est pas chose aisée à réaliser, car, pour être compris par tous, il faut veiller à ce que le récit reste accessible. Par exemple, si j’utilise un terme médiéval pour renforcer l’ambiance, je vais me débrouiller pour le placer là où il n'entravera pas le fil du récit. Si le lecteur ne le comprend pas, il ne faut pas qu'il coince et arrête sa lecture. S'il est assez curieux pour en lire la définition dans le dico, tant mieux, sinon, il peut continuer à lire l'histoire malgré tout.


Drôle de ménagerie :
Le choix d'animaux comme personnages de mes récits est un effet, et non une cause ! La principale raison de ce choix repose sur l'effet humoristique : des animaux qui parlent, cela crée un décalage, des situations absurdes, et permet des moments de pur comique visuel. Les animaux favorisent le mélange des genres, on peut passer du cartoon à l'absurde très facilement. De plus, ça me fait, personnellement, beaucoup rire... Il n'y a donc aucun calcul de séduction... Mais si ça plaît, tant mieux. (rires) !
 

La Sorcière

« Je suis Malvéliande ! Cruelle et repoussante, mon âme est plus noire que la suie des fours infernaux. Je suis… une sorcière ! » Est-elle aussi méchante qu elle le prétend ?Sans doute pas, puisqu'elle veille au destin de son filleul, le prince Romuald, à qui elle entend apprendre l'art de l’humilité… Mais gare à son courroux : la dame a le sortilège facile !


Le regard de l’autre :
Je parle souvent du regard du lecteur, car je m'inscris dans une démarche de publication par laquelle l'ai envie de toucher les gens, de les amuser ou de les émouvoir... Je réfléchis donc souvent en fonction du lecteur et de sa compréhension. Les mauvais esprits pourraient crier à la logique commerciale, mais pour moi c'est une logique de partage et de respect du lecteur. Je comprends que l'on puisse faire une œuvre brute qui réclame un effort de la part du lecteur, mais quand j'écris, je désire toucher un maximum de gens pour faire partager des émotions et, peut-être, une certaine vision des choses. Car, mine de rien, derrière les gags, se dessine parfois un peu de fond.
 

Trouvère
Thierry Leprévost est né en 1969 dans l’Yonne. Ami de longue date de Maïorana et d’Ayroles, il fréquente les bancs de l’école des Beaux-Arts d’Agoulême. Après un détour par le dessin animé, il participe à la fondation de la revue « Ego Comme X » et devient le coloriste attitré de son altesse le prince Romuald.

 

«Le choix d’animaux comme personnages de mes récits est un effet, et non une cause ! »
 

La noirceur du héros :
Dans le premier Garulfo, j'avais utilisé des figures archétypales. Mais, à partir du tome 3, j'ai sensiblement changé : il n'y a plus ni méchants ni gentils... tous les personnages sont humains, y compris les animaux! Dans ce 2e cycle, on peut chercher longuement un méchant, il n'y en a pas ; certains sont plus antipathiques que d'autres, mais aucun n'es
irrécupérable. J'ai trouvé amusant de partir de figures archétypales archi-connues (tels que le prince, la princesse, le roi, etc.) auxquelles on attache un caractère bien précis, et de détourner les personnalités pour voir ce qui se cache enfoui profondément en eux. On ne peut pas pour autant parler de récit psychologique, car on n'a pas vraiment le temps d'approfondir quand les personnages sont tout le temps en train de courir, de se battre en duel, ou de tomber d'une falaise, mais, au bout de six albums, je m'aperçois que j'ai perdu une certaine naïveté dans l'écriture. J'ai l'impression de maîtriser un peu mieux tout ce qui est du ressort de la psychologie des personnages ; au départ, je pensais qu'il fallait forcément des textes, qu'il fallait expliciter beaucoup alors que parfois tout passe dans un regard, un geste, une attitude, un silence... J'ai eu des périodes de doute, je craignais que la BD soit un medium qui ne permet pas la subtilité et oblige à un certain simplisme. Aujourd'hui, je m'aperçois, que les possibilités
de ce medium sont infinies. On peut faire beaucoup de choses, très subtiles, grâce à ce mélange de textes, de dessins et de découpages. La bande dessinée est vraiment un moyen d'expression très riche, qui n'en est encore qu'à ses balbutiements !

Diptyque et tétralogie :
Ce découpage des six albums n'est pas volontaire. Le premier cycle est une seule et même histoire que j'aurais bien aimé voir en un album de 92 pages. Le « 46 pages » est un format purement arbitraire issu d'une certaine tradition, mais qui laisse en définitive assez peu de place... Pour le 2e tome de la série, j'ai, par exemple, été obligé de sabrer dans le scénario de façon épouvantable. Le second cycle était originellement prévu en trois tomes, mais je n'ai pas eu assez de place (rires), et il m'a fallu un quatrième album de 48 pages !

 

Poucet
Cadet de sept frères abandonnés par leurs parents dans la Forêt, il a appris très tôt à se débrouiller seul. Il sera tour à tour mendiant, brigand, écuyer, et peut-être un jour, comme il le rêve, chevalier. « Eh oui ! Fini, Poucet des grands chemins… Voici Poucet l’écuyer ! »


Ils vécurent heureux...
L’avenir de Garulfo ? Je me demande si je ne devrais pas maintenir un certain devoir de réserve quant à ce sujet (rires). Sérieusement, je ne sais pas. Bruno aurait très envie de dessiner un nouvel épisode, ce qui me fait très plaisir et me motive ; mais j'ai personnellement l'impression, après avoir indiqué le mot «fin» sur la 48e planche de ce dernier tome, que j'ai bouclé la boucle et définitivement terminé cette histoire. Cependant, il y a plein de personnages qui ont acquis une certaine épaisseur au fil des albums et qui n'ont, malheureusement, pas eu assez de temps de parole... Je suis assez tenté... Après six albums, avec la densité acquise par l'univers et les personnages, tout marche tout seul. Aujourd'hui, je n'ai plus à réfléchir sur ce que va entreprendre ou dire tel héros... Faire une suite ne serait donc pas techniquement difficile car les protagonistes agissent presque par eux-mêmes. Par contre, est-ce que j'ai encore quelque chose à dire à propos de cet univers ? Rien n'est moins sûr... En tout cas, pour le moment, je n'ai pas encore trouvé d'idée suffisamment forte pour relancer un nouveau cycle ; et il est hors de question de faire tourner une histoire au rabais dans le seul but de faire une suite. Tout espoir n'est cependant pas perdu, car l'idée du tome 3 m'avait été fournie pas Jean-Luc Masbou, et celle de l'ogre et du lutin m'avait été soufflée par Jean-Christophe Fournier ; je leur ai donc demandé de réfléchir à nouveau... Je devrais peut-être lancer une souscription d'idées (rires) ?

Le ménestrel reprend la route :
Je suis sur le dessin d'une nouvelle série d’heroic-fantasy, à la fois très fidèle aux canons du genre tout en étant complètement décalée. Parallèlement, il faut que je m'occupe d'un scénario pour Bruno, car, que l'on continue ou non Garulfo, nous poursuivrons vraisemblablement notre collaboration... c'est un vrai bonheur de bosser avec lui, il est motivé, perfectionniste, exigeant et très à l'écoute... J'ai des projets de scénarios, mais je ne sais pas encore lequel sera l'élu : des histoires de lansquenets, de libertins ou de vampires... allez savoir. Quel qu'il soit, le récit sera toujours teinté d'humour, car j'ai bien peur que ce soit ma marque de fabrique. Quand j'écris un récit sérieux, je n'arrive pas à tenir plus de trois pages ; malgré tous mes efforts, il y a toujours un personnage qui dit une réplique stupide qui casse l'ambiance...

 

 


Propos recueillis par Miroslav Dragan ( Pavillon Rouge N°14)